Le service, une imitation de Jésus qui découle d’un pardon premier

mercredi 18 juin 2008
L’édition 2008 des Conférences Eglises en mission traitera de l’engagement social des Eglises locales. A partir du fameux geste du lavement des pieds posé par Jésus peu avant sa mise à mort, la théologienne Linda Oyer nous emmène dans une réflexion qui souhaite enraciner notre dynamique de service en Dieu. Elle est toujours réponse à un geste premier du Seigneur : son pardon offert à tout être humain. Un horizon à garder à l’esprit pour trouver énergie et forces nouvelles à son service.

Parmi les évangélistes, Jean est le seul à raconter qu’au soir de la veille de la crucifixion, Jésus lave les pieds de ses disciples pendant le repas dans la chambre haute (Jean 13.1-17). Le Maître, figure de référence dominante d’ordinaire, s’incline devant le plus petit. Ce geste de la Parole faite chair est l’image de tout son abaissement… de sa venue parmi nous, de sa mort sur la croix pour nous. Plus tard dans la soirée, Jésus dira à ces mêmes disciples : « Celui qui m’a vu a vu le Père » (Jean 14.9). Ainsi, le geste du lavement des pieds ne se limite pas à un moment de l’histoire au soir de la veille de la mort de Jésus, il dévoile un aspect profond de la nature même de Dieu.

Un geste à un moment inadéquat
A l’époque de ce récit, le lavement des pieds était pratiqué comme un geste d’hospitalité. Cet acte de Jésus semble revêtir une signification plus profonde. Tout d’abord parce que le moment choisi par Jésus n’est pas adéquat. Le lavement des pieds était toujours accompli avant le repas et non pas au cours du repas. Plusieurs paroles de Jésus indiquent aussi que son acte revêt une signification plus symbolique. Au verset 7, il annonce que le sens de son geste n’est pas immédiatement accessible aux disciples. Ils comprendront seulement plus tard. Si ce lavement des pieds était un simple geste d’hospitalité, très répandu et habituel à l’époque, il aurait été compris aussitôt. Le verset 8b souligne la nécessité de cette action pour « avoir part avec » Jésus. Des paroles très fortes pour un simple geste d’hospitalité. Enfin Jésus indique aux versets 10 et 11 que les disciples sont purs, mais non pas Judas, celui qui va le livrer. Le fait que Judas ait eu les pieds lavés, comme les autres disciples, tout en n’étant pas pur, invite à penser que les verbes « baigner » et « laver » ne se réfèrent pas à un acte purement physique, mais ont une autre signification. Mais que symbolise cet acte de Jésus ?

Une double signification
Il nous semble que ce geste recèle une double signification dans le texte de Jean 13.1-17. Chacune d’elles est liée à la mort de Jésus. Il faut rappeler que ces versets s’inscrivent dans le contexte de son départ vers le Père et de son heure qui est venue. La mention de Judas, le traître, les liens avec l’onction d’huile sur les pieds de Jésus par Marie en vue de son ensevelissement (chapitre 12), et l’emploi des verbes « se défaire » et « reprendre » (v. 4, 12, voir ces mêmes mots en 10.17, 18) laissent pressentir la mort de Jésus, sa vie offerte pour nous.
La première signification de ce geste se trouve dans les versets 6 à 11. Nous choisissons de faire une différence au verset 10 entre les verbes « se baigner » (*louô*) et « se laver » (*niptô*). Le verbe « se laver » exprime l’idée de laver une partie du corps, un lavement partiel, tandis que le verbe « se baigner » parle d’un bain complet, d’un bain entier du corps. La version grecque de l’Ancien Testament (la Septante) utilise ces deux verbes pour parler de deux genres de purification pour les prêtres. En Exode 29.4, le verbe « se baigner » parle d’un bain entier le jour de leur consécration. Puis, le chapitre suivant raconte la nécessité d’une purification partielle (« se laver »), les mains et les pieds, avant chaque entrée dans le tabernacle (30.19, 21). Ainsi, le verbe « se laver » exprime l’idée d’une purification partielle et répétitive dont a besoin une personne déjà pure et qui s’est déjà « baignée » entièrement.

Le pardon des péchés après la conversion
Nous percevons derrière ce geste du lavement des pieds chez Jean le signe visible d’une réalité invisible, celle du pardon des péchés après la conversion, la purification continuelle dont chaque chrétien a besoin dans sa marche spirituelle de tous les jours. Après sa conversion, le chrétien continue à pécher. Il n’a pas besoin d’être reconverti ou rebaptisé chaque fois qu’il pèche. Mais le chrétien a toujours besoin d’être lavé quotidiennement de ses péchés. Ce pardon est un bienfait de la vie du Christ offerte pour nous. Sa mort est le moyen par lequel les péchés sont pardonnés et lavés. Cette purification est acquise par sa mort et reçue par la foi. Ces versets 6-11 suggèrent alors une interprétation christologique et sotériologique. La signification du lavement des pieds est plus qu’un exemple d’humilité et de service. C'est pour cela que, au v. 7, les disciples ne pouvaient comprendre cette signification avant la Passion. Le rappel de cette purification et du pardon de nos péchés est extraordinairement poignant lorsque quelqu’un nous lave les pieds. Nous sommes alors les bénéficiaires de cet acte.

Une humilité et des dispositions à servir à imiter
En second lieu, les versets 12 à 17 suggèrent une portée éthique. Ces versets soulignent l'exemple d'humilité et de service de Jésus, vertus que les disciples étaient en mesure de discerner et qu’ils devront à leur tour mettre en œuvre. Nous trouvons aussi ce genre de pédagogie chez Paul. Son appel à l’unité et à un esprit humble, deux valeurs intimement liées, en Philippiens 2.1-4, n’est pas tiré d’un enseignement ou des paroles de Jésus. Paul invite plutôt le lecteur à considérer l’exemple de Jésus au travers d’actes (Phil 2. 6 à 8) : celui de l’incarnation et celui de la mort sur la croix. Deux événements qui dévoilent l’être intime de Dieu. Deux actes qui fondent et encouragent l’humilité et l’unité.
Le lavement des pieds se veut être le signe visible d'une vie vécue dans l’humilité au service des autres. C’est le symbole d’un abandon de la domination et de l'orgueil, du renoncement à jouer des coudes pour savoir qui est le plus grand. Le plus grand est celui qui sert. Cette autre réalité du symbole nous apparaît avec force lorsque nous nous mettons à genoux pour laver les pieds de quelqu’un d’autre. Nous sommes alors acteurs de ce geste.
Quel est le rapport entre ces deux significations, l’une christologique et l'autre éthique ? Sont-elles simplement juxtaposées dans ce texte de Jean 13 ? Il nous semble que les deux sont étroitement liées. Nous ne pouvons pas dissocier la christologie de l'éthique. Une déclaration christologique a toujours des conséquences dans la vie pratique.

Un don qui ouvre au don de soi
Les bénéfices de ce don inouï de Christ lui-même donnent la capacité aux disciples de le suivre dans cet esprit d’humilité. Si nous ne sommes pas purifiés par Christ, nous ne pouvons pas servir les autres dans l’attitude d’un cœur pur. Mais la purification coïncide aussi avec l’acquisition de l’humilité. Celui qui est humble et qui discerne ses propres péchés, les confessera pour être purifié.
Après avoir lavé les pieds de ses disciples, Jésus ne leur demande pas de lui laver les pieds en retour. Ceux-ci auraient certainement rivalisé d’adresse pour exprimer amour et service envers le Maître. Il les invite, plutôt, à se laver les pieds les uns aux autres. Et pour cela, ils ne se bousculaient pas !
Nous sommes appelés en tant que disciples à vivre la réalité de ces deux significations du lavement des pieds… à vivre les bénéfices de la mort de Jésus : le pardon, la purification ainsi que la réconciliation et à vivre dans un esprit d'humilité où la domination cède le pas au service. Il est évident que ces deux réalités ne peuvent pas être limitées, confinées au geste d’un rite. Elles sont à vivre tous les jours dans les circonstances qui adviennent.

Un rite pour rappeler cette double signification
Cela étant, comment se rappeler l’esprit de ce geste ? Comment garder en mémoire ces deux dimensions spirituelles ? Trop souvent nous avons l’impression de pouvoir nous passer des symboles et des rappels. Cependant, nous sommes entourés d’un monde visible qui crie pour attirer notre attention et qui nous accable d’obligations et de demandes. Nous sommes toujours conscients des réalités visibles parce que justement elles sont visibles et tangibles. Le symbolisme, les rituels sont là pour aider à transmettre et à maintenir présente une réalité spirituelle. Le rite n’est pas l’objet ou la finalité de la transmission. Il reste un simple moyen.
Pour nous, ce rite ancien du lavement des pieds n’est pas un acte anachronique, une coutume dépassée. Il peut être, aujourd’hui, un symbole puissant et poignant de ces deux réalités spirituelles. Dans un monde de plus en plus virtuel, il devient encore plus important de poser des actes concrets. Se laisser toucher les pieds réels par des personnes réelles… s’abaisser physiquement jusqu’à se mettre à genoux devant un frère ou une sœur nous rattache à notre humanité palpable et nous garde de nous échapper dans l’irréel. Comme le dit Augustin en parlant de ce geste : « En effet, quand le corps s’incline jusqu’aux pieds des frères, dans le cœur lui-même le sentiment de cette humilité se trouve excité ou, s’il y était déjà, il est affermi » (Homélies de l’évangile selon saint Jean, LVIII.4).
Par l’eau qui lave, ce rite exprime aussi très bien la gratuité de la purification des péchés dans notre marche en ce monde. Nous n’avons pas l’habitude de laisser un autre voir de près nos pieds sales et dans un acte gratuit, nous les laver. Aujourd’hui, nous avons peu d’expérience de la gratuité dans nos relations humaines. Dans notre culture et peut-être aussi dans nos familles d’origine, tout est basé sur le mérite et la rentabilité. Se laisser laver les pieds par un frère ou une sœur nous rappelle la gratuité… la gratuité du don de Jésus qui est venu laver nos pieds salis par la poussière de ce monde et qui pardonne toujours à nouveau nos péchés.

La confession mutuelle ou la réconciliation comme cadre
Aujourd’hui dans un christianisme divisé, ce geste du lavement des pieds trouve aussi sa place dans le cadre de la confession mutuelle et de la réconciliation les uns avec les autres. Il parle non seulement de l’union d’un individu au Christ, mais il exprime aussi avec force notre unité les uns avec les autres. En nous lavant les pieds les uns aux autres, nous sommes sur un pied d’égalité : des serviteurs unis par le même Maître. Dans le cadre de la réconciliation entre des individus ou des groupes, un tel signe visible n’aiderait-il pas dans la guérison des blessures dues à des conflits ?
Dans notre société de virtuel et de rentabilité… dans nos Eglises souvent marquées par des conflits, ce geste du lavement des pieds peut nous aider à garder présentes des réalités spirituelles, car elles sont rappelées, non seulement au moyen de mots, mais par une pratique gestuelle, physique et visible.

Linda Oyer

Cet article est paru dans le journal « Vivre » en mars 2003 (pp. 11-15).

  • Encadré 1: Bio express
    Linda Oyer a été professeur de Nouveau Testament à l’Institut biblique européen de Lamorlaye. Depuis sa fermeture, elle travaille au Centre mennonite de Paris (Saint-Maurice). Première femme évangélique à être docteur en théologie dans le monde francophone, elle a défendu sa thèse en Nouveau Testament à l’Institut catholique de Paris.
  • Encadré 2: Un livre avec des pistes pratiques à découvrir
    Dans « Dieu à nos pieds… Une étude sur le lavement des pieds » (Montbéliard, Editions mennonites, 2002, 75 p.), Linda Oyer propose un « exemple d’une cérémonie de lavement des pieds » (pp. 54-59). Cette structure de rencontre mise par écrit pourrait être utilisée un jeudi ou un vendredi avant Pâques. L’occasion de s’imprégner de la double dimension que rappelle Linda Oyer : la purification des péchés et la dynamique de service que Jésus initie dans la communauté de disciples qu’il fonde.
    Mais cet exemple de cérémonie pourrait être utilisé en dehors du cadre pascal. A l’occasion d’une retraite, d’une série de cultes sur la vie de l’Eglise locale, d’une rencontre inter-Eglises… Il permettrait d’annoncer le pardon et la réconciliation entre des individus ou des groupes.
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