FREE COLLEGE du 31 mai: «Historiquement, les évangéliques ont apporté la séparation entre l'Eglise et l'Etat»

vendredi 09 juin 2023

Le 31 mai 2023, le FREE COLLEGE a proposé une soirée de réflexions, à la suite de la diffusion du reportage intitulé « Les évangéliques à la conquête du monde ». Durant cette rencontre sur Zoom, les sociologues Philippe Gonzalez et Olivier Favre ont relié les évangéliques à leur histoire, mais aussi aux défis de la politique et de fin de la chrétienté.

A la suite de la diffusion sur Arte du documentaire intitulé « Les évangéliques à la conquête du monde », le FREE COLLEGE a proposé une soirée de réflexion en visioconférence Zoom. Le 31 mai, septante huit participants ont rejoint Serge Carrel, qui animait la rencontre, ainsi que deux invités de marque : le sociologue et maître de recherche à l’Université de Lausanne Philippe Gonzalez, co-auteur du documentaire, et Olivier Favre, sociologue et pasteur dans l’Eglise évangélique apostolique « Centre de vie », à Neuchâtel. A partir de la diffusion de quelques extraits du reportage, l’animateur a permis aux invités de réagir, d’expliquer, de nuancer, parfois de se distancer…

Quel rapport entre l’Eglise et l’Etat ?

Le premier thème qui a été discuté concerne les deux manières évangéliques divergentes de concevoir le rapport entre l’Eglise et l’Etat. Il s’agit de la tension que le sociologue et historien français Sébastien Fath appelle : « La cité de Dieu versus Dieu dans la cité ». Elle a pour berceau la création des Etats-Unis d’Amérique, et elle nous influence encore aujourd’hui.

En effet, dès le XVIIe siècle, aux Etats-Unis, deux courants bien distincts se font face. D’un côté, les puritains, qui cherchent à former une branche « purifiée » du protestantisme réformé, militent pour la création d’une société chrétienne : la « cité de Dieu ». « Le témoignage de conversion permet d’entrer dans l’Eglise, mais aussi de devenir citoyen du Massachusetts avec droit de vote », explique Philippe Gonzalez.

L’autre courant est porté par un théologien et pasteur évangélique baptiste : Roger Williams (1603-1684). Celui-ci est le premier à proposer une séparation entre l’Etat et l’Eglise. Pour lui, l’Etat doit rester neutre dans le domaine de la religion et permettre la liberté de conscience. « Pour Williams, le Turc et l’Indien sont les bienvenus dans la société, explique Philippe Gonzalez. A l’époque, ce modèle plus respectueux des différences a été considéré comme dangereux. Mais il est fascinant de constater que cette ouverture a été premièrement pensée dans un milieu chrétien. » Ce christianisme « dissident » et critique face au « constantinisme » a inspiré la laïcité et les démocraties modernes.

Cohabitation des deux courants

Durant les XVIIIe et XIXe siècles, le courant « progressiste » de Roger Williams a cohabité avec le courant « conservateur » des puritains. Ainsi, pour Philippe Gonzalez, les évangéliques étasuniens sont, aujourd’hui encore, partagés entre les idées de Roger Williams concernant la séparation de l’Eglise et de l’Etat, et la tendance « cité de Dieu » préconisée par les puritains.

Olivier Favre, lui, propose une autre typologie, formée à partir de trois courants évangéliques historiques : charismatique, modéré et fondamentaliste. « Cette typologie aide à comprendre la situation actuelle, fait remarquer Olivier Favre. Ainsi, les anabaptistes, qui ont été persécutés à Zurich par les réformés zwingliens au XVIe siècle, forment un courant qui s’implique faiblement dans les affaires politiques. »

Un partenariat entre Eglise et Etat

« Aujourd’hui, la séparation de l’Eglise et de l’Etat prend des formes différentes en France et en Suisse, souligne Philippe Gonzalez. En France, les protestants ont largement contribué à l’élaboration de la laïcité. Mais celle-ci a évolué vers un vidage du religieux de l’espace public. En Suisse, où la gestion de la religion est dévolue aux cantons, cette séparation de l’Eglise et de l’Etat prend la forme de partenariats privilégiés. » Dans le canton de Vaud, par exemple, l’Etat reconnaît la dimension spirituelle de la personne humaine. Il donne aux communautés religieuses la mission de proposer une offre spirituelle.

Pour Olivier Favre, dans notre société où les minorités sont respectées, les Eglises peuvent, et doivent, se faire entendre. Cependant, elles doivent le faire de manière pertinente : « Vouloir imposer par référendum la morale chrétienne est voué à l’échec. Mais il existe un autre enjeu, celui de défendre notre liberté de foi et notre identité. Au lieu de chercher à imposer notre point de vue, nous pouvons agir afin de faire respecter nos convictions ».

Olivier Favre illustre son propos avec l’exemple de l’avortement. Il considère que les chrétiens auront beaucoup de mal à faire accepter par la société l’interdiction de l’avortement. Mais ils peuvent demander, pour le personnel soignant, le droit d’être dispensé de pratiquer des avortements, au nom de convictions religieuses.

Le nationalisme religieux évangélique est-il une menace pour la société ?

A partir de l’exemple de l’évangéliste Billy Graham, qui a côtoyé des politiciens puissants, le documentaire « Les évangéliques à la conquête du monde » aborde la question des connivences qui peuvent unir le politique et le religieux. « Cette partie du reportage me laisse un sentiment mitigé, relève Olivier Favre. On force le trait à charge, en parlant de l’effet dévastateur des évangéliques dans leur rapport au pouvoir. »

Olivier Favre rappelle que les Etats-Unis forment une démocratie. En représentant quelque 30 % de la société, les évangéliques y constituent une forte minorité. Il est donc normal que ceux-ci participent au débat démocratique, y compris avec des élus. D’autres groupes chrétiens font de même. Mais tout cela se passe dans un contexte difficile de déchristianisation rapide de la société.

De plus, cette société étasunienne connaît actuellement des déchirements qui ont été révélés, bien plus que provoqués, par Donald Trump. « Trump n’est pas évangélique, et il n’est probablement pas chrétien non plus, relève Olivier Favre. Imaginer une alliance entre lui et les évangéliques est naïf. Cela dit, certains évangéliques étasuniens sont également naïfs lorsqu’ils imaginent qu’il suffit d’élire un président proche des valeurs judéo-chrétiennes pour réformer la société. »

Philippe Gonzalez explique que, au milieu des années 80, les évangéliques étasuniens ont été assimilés au Parti républicain en raison d’un souci commun de combattre l’avortement. Cependant, les Républicains n’étaient pas vraiment intéressés par l’avortement. Leur véritable combat, c’était la lutte contre le communisme. Et dans ce but, ils ont fait en sorte de s’assurer du soutien et des suffrages des évangéliques. Instrumentalisés de la sorte par le Parti républicain, les évangéliques ont donc avant tout contribué à protéger l’Occident du communisme.

« Mais il existe aussi un évangélisme de gauche, souligne Philippe Gonzalez. Par exemple, la petite-fille de Billy Graham a signé un pétition intitulée ‘Les évangéliques pour Biden’. Cet évangélisme de gauche n’est pas favorable à l’avortement, mais pense que son interdiction n’est pas une solution. Cet évangélisme est capable de dialoguer au sein de la société. »

Ce qui se passe aux Etats-Unis rejaillit en Europe

En Europe, la population évangélique ne dépasse pas 3 % de la population. La situation est donc très différente de celle qui prévaut aux Etats-Unis. Cependant, le mouvement évangélique et sa théologie sautent les frontières. « Avec ce documentaire, nous nous sommes focalisés sur les Etats-Unis parce que les évangéliques étasuniens ont une identité qui s’est exportée », explique Philippe Gonzalez.

Pour Olivier Favre, la situation des évangéliques en Europe est malgré tout très différente de celle qui prévaut aux Etats-Unis. Il explique que le système politique étasunien est véritablement dual : « Le gouvernement de Donald Trump était composé d’une trentaine de conseillers et de ministres, dont un tiers d’évangéliques et de catholiques conservateurs. Dans le gouvernement de Joe Biden, il n’y a plus un seul protestant blanc ». Cela montre qu’il n’y a pas une administration plus « ouverte » aux valeurs de l’Evangile que l’autre : chacune poursuit avant tout ses propres objectifs. Dans cette situation, il est difficile pour les évangéliques de se situer.

« En Suisse, les évangéliques qui ont de l’influence ne sont pas des nationalistes chrétiens, avertit Olivier Favre. Il sont plutôt pour une implication des chrétiens dans la société. » Et, un peu partout, beaucoup d’évangéliques ont déchanté en voyant comment Donald Trump se comporte.

Recherche d’une troisième voie

Philippe Gonzalez rappelle que, à l’époque de l’administration Obama, des tentatives de dialogue constructif entre la politique et les Eglises ont eu lieu. Mais la polarisation de la société et l’instrumentalisation des Eglises qui prévalent depuis les années 80 compliquent ce dialogue : « Il est difficile, pour un pasteur conservateur, de refuser de faire du Fox News le dimanche au culte ».

En Europe, des Eglises sont également instrumentalisées, rappelle Olivier Favre : « Certains nationalismes se disent chrétiens, par exemple en Hongrie et en Serbie. Mais ils ne sont pas revivalistes. Et, en Suisse, plusieurs partis politiques se réclament des valeurs chrétiennes ». En fait, la déchristianisation de notre société crée un vide. Celui-ci profite à des nationalismes qui promettent un retour aux valeurs chrétiennes.

« En Suisse, ce nationalisme est porté par un petit parti politique : l’Union démocratique fédérale. En 2009, celle-ci s’est démarquée de la plupart des formations chrétiennes en soutenant l’initiative populaire ‘Contre la construction de minarets’. Beaucoup ont voté en pensant que les valeurs traditionnelles allaient nous sauver. Mais cela crée une chrétienté sans le Christ. » Le paradoxe de cette situation, c’est que les évangéliques sont le groupe chrétien qui, historiquement, ont apporté à notre société la séparation entre l’Eglise et l’Etat.

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