Daniel Liechti plaide le «virage missionnel» en milieu évangélique

Serge Carrel vendredi 28 juin 2019

Il a été l’orateur principal de la Journée de formation des responsables de la FREE le samedi 15 juin dernier. Daniel Liechti est pasteur-implanteur d’Eglises. Responsable au sein des Eglises Perspectives en France, il est aussi professeur de missiologie à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine. A cheval entre pratique et théorie, il plaide ici la cause du « virage missionnel » des Eglises évangéliques. Un virage à prendre de toute urgence, selon lui !

Les Eglises qui jusqu’ici n’ont pas pris le virage missionnel ont-elles fait tout faux ?

Non. Mais le monde a beaucoup changé. Nous sommes tous en train d’apprendre la manière de nous adapter à ce monde de post-chrétienté. Il faut que nous nous encouragions à mieux connaître notre environnement socio-culturel pour que le même Evangile puisse être audible et crédible auprès de nos contemporains.

Pour vous, ce virage missionnel des Eglises s’impose au vu de la culture contemporaine dans laquelle nous baignons ?

Face au changement qu’imposent le post-sécularisme et la post-chrétienté, il est nécessaire de ne pas perdre de temps et de s’encourager à accrocher les wagons, parce que c’est allé très vite et que cela s’accélère encore.

Comment situez- vous la dynamique missionnelle en lien avec les différents mouvements qui ont encouragé la croissance de l’Eglise ces 30 dernières années ?

Ces différents mouvements interviennent comme des correctifs par rapport à ce qui a précédé. Une partie des enseignements sur la croissance de l’Eglise a été très utile, mais comme l’environnement change, chaque génération doit ajuster les choses. C’est du travail, mais il y a quelque chose de normal dans ce processus !

En Suisse romande, à la fin des années 80, beaucoup de pasteurs ne « juraient » que par le pasteur coréen Yonggi Cho et les groupes de maison. Après, au début des années 90, il y a eu la vague « Christian Schwarz », puis enfin le mouvement Willow Creek avec ses cultes adaptés à la culture d’aujourd’hui. Avec l’apparition de la « vague missionnelle », ne se trouve-t-on pas en plein dans une nouvelle mode ?

D’abord, beaucoup de choses ont été utiles dans ces mouvements intéressés à la croissance de l’Eglise. Si je prends Willow Creek, c’était une des premières fois que quelqu’un disait qu’il y avait autour de l’Eglise des gens auxquels il ne manquerait pas grand-chose pour qu’ils renouent avec Dieu ou qu’ils s’intègrent dans une communauté. Simplement, il faudrait que l’Eglise s’intéresse à des thèmes contemporains et qu’elle montre que l’Evangile peut dire des choses intéressantes à l’homme d’aujourd’hui. C’était donc un correctif par rapport à des Eglises trop centrées sur leurs propres questions et sur leurs propres besoins. Ce correctif, très utile, n’est toutefois pas allé assez loin. Aujourd’hui, il ne suffit pas d’organiser des cultes spéciaux, parce que l’on voit bien que l’essentiel se passe aussi en semaine. Pour la plupart des gens, avant même de s’intéresser à un culte spécial, ils doutent de l’existence de Dieu, et la réalité de Jésus n’est même pas plausible à leurs yeux. De plus l’Eglise et la Bible ne sont pas crédibles.

L’Eglise missionnelle souhaite changer plus fondamentalement notre présence au monde. Mais ce n’est pas simplement une présence individuelle et l’Eglise doit rester dans sa culture ancienne. La logique missonnelle, c’est de dire qu’il faut en semaine, dans notre vie authentique et simple, créer les conditions pour que nos contemporains comprennent que l’Eglise est crédible et que l’existence de Dieu est plausible. Ensuite, il faut que l’Eglise soit suffisamment adaptée dans son langage et dans sa manière d’accueillir pour faire le lien entre ces deux mondes.

Dans l’union d’Eglises Perspectives, qu’est-ce que vous faites des comunautés qui ne veulent pas entrer dans la dynamique missionnelle ?

De toute façon, en tant qu’union d’Eglises, nous sommes plus dans la proposition, dans la stimulation et dans l’encouragement. Parmi nos 80 Eglises, certaines sont jeunes et la dynamique missionnelle est assez évidente pour elles. Pour les autres, je ne saurais en citer une qui résiste. La grande question qui se pose, c’est : « Comment faire ? » Parce qu’on n’a pas l’habitude. C’est là qu’il y a peut-être une certaine frustration, parce que l’on a pris un peu de retard. On prend conscience et on met des mots sur ce décalage qui est là et sur un éloignement face aux préoccupations de nos contemporains par rapport à ce qu’ils sont prêts à considérer comme crédible et plausible.

Pratiquement dans des Eglises évangéliques classiques très orientées sur leur propre vécu, comment faut-il commencer à entrer dans cette dynamique missionnelle ?

On est dans quelque chose d’assez fondamental. C’est pour cela que je résiste à parler simplement d’une mode. J’ai l’impression que l’on revient davantage aux sources d’une vie de disciple dans un monde païen. Il ne faut pas sous-estimer la distance historique qui nous sépare du livre des Actes des Apôtres, mais, avant tout, il importe de redécouvrir une vie de témoignage, plus dans l’être que dans des trucs ou dans des choses à faire. Il s’agit de commencer par l’enseignement et par l’acquisition d’une sensibilité pour grandir dans notre capacité à entrer en relation avec des gens qui ne connaissent pas le Seigneur. Le premier levier, c’est celui de la Parole et de la prière. Vient ensuite la prise de conscience renouvelée que notre première préoccupation n’est pas simplement de remplir les rangs des Eglises qui se vident, mais c’est le fait que Dieu nous a placés dans un monde qui l’ignore. Cela passe donc par un renouvellement de notre sensibilité spirituelle pour les perdus.

Pratiquement, comment devient-on un professeur de missiologie particulièrement préoccupé par la logique missionnelle ?

Dans mon cas, tout a commencé par un ministère de pasteur-implanteur. Assez jeune, je me suis lancé dans l’évangélisation des jeunes avec l’association Jeunesse pour Christ. J’ai assez vite compris que, si on voulait pérenniser le témoignage, il fallait implanter des Eglises, parce que si on arrêtait d’organiser des activités il n’y avait plus rien.

Il y a alors quelque chose qui s’est imposé à moi : il faut une évangélisation pérenne qui ne dépende pas trop de mon initiative initiale. Avec mon épouse, nous avons été conduits à implanter des Eglises plutôt qu’à organiser des campagnes d’évangélisation pour les jeunes.

Après, j’ai ressenti toutes mes lacunes dans la compréhension de notre culture et des réalités sociologiques de notre contexte. Cela m’a poussé à faire des études de missiologie, un domaine qui lie la théologie à une réflexion sur le monde contemporain, afin d’être plus pertinent pour annoncer l’Evangile.

Donc je suis un praticien… qui a commencé à réfléchir par obligation !

Propos recueillis par Serge Carrel

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