« La fille de Bettesheim », un conte de Noël de Gilles Geiser

Gilles Geiser samedi 23 décembre 2017

A l’occasion des fêtes de Noël, le pasteur Gilles Geiser aime écrire des contes. Celui-ci se situe en France, au moment de la Première Guerre mondiale. En lien avec la fameuse « Trêve » qui a fait que des soldats ennemis en plein conflit ont chanté « Voici Noël » ensemble et se sont livrés à un match de football. Mémorable !

C'était le 24, ou le 25… Je ne sais plus trop bien. Ma mémoire me fait défaut, parfois. C'est l'âge. En tous les cas, c’était Noël. Noël 1914. J'avais 17 ans.

Je travaillais, depuis quelques mois déjà, à l'auberge du village, de mon village : Bettesheim. Je connaissais Nicolas, le tenancier du bistrot. Il avait besoin d'une serveuse, j'avais besoin d'argent, on s'était bien trouvé. J'avais commencé avant l'été, avant la guerre… dans un autre temps, un autre monde.

Bref, c'était le 24 ou le 25 décembre. Un matin glacial : tout était givré, la neige crissait sous mes pas légers, l'air était froid à vous brûler les poumons, le ciel pur, bleu, livide. Rien d'anormal. Et pourtant, je sentais qu'il se passait quelque chose de pas net, un truc étrange. Tout était calme... c’était ça ! Tout était trop calme. Pas de bruit de canon, pas de crépitement de mitraillettes ni même de tirs sporadiques. Etrange.

C'est en poussant la porte du bistrot que j'ai compris ; au moment même de passer le palier. C'était clair : quelque chose s'était passé. Quelque chose… mais quoi ? Bien sûr, il y avait plus de monde qu'à l'accoutumée, plus de fumée contre les vitres, plus de tasses sur le bar. Mais ce n'était pas ça, non. Ce qui avait changé, c'était l'ambiance. Comme si on avait arrêté la guerre, terminé la folie, enterré la haine.

Un des soldats du 15e Régiment m'a sauté dans les bras ! Sans gestes déplacés, non, sans autre pensée, simplement la joie. Une joie enfantine. Une joie à partager... Il avait quelque chose à me dire, et lorsqu'il a plongé son regard dans le mien, j'ai vu que ses yeux avaient pleuré :

—   Vous ne me croirez jamais Mademoiselle !

Alors, à la place d'aller comme à mon habitude derrière le bar pour commencer mon travail, je me suis assise, à la première table. Avec lui. Et il a commencé à m'expliquer. M'expliquer que, cette nuit-là, enterrés dans les mêmes bourbières que les soldats ennemis, enfermés dans la même terre gelée que ceux d'en face, aux alentours de minuit, à l'heure où le froid commence à lacérer les doigts, et que les larmes se frayent un chemin sur les joues sans que les camarades ne les voient... cette nuit-là, un chant timide s'était levé. Pas bien clair, au début. Mais pas bien loin non plus.

Une mélodie connue : « Stille Nacht, heilige Nacht… »

—   Non mais, je rêve ?!?!

Voilà la première chose qu'il avait pensé, mon Rémy (parce qu’entre-temps, il m'avait dit son prénom !). Il avait pensé à un rêve, en plein dans son demi-sommeil ; un de ces rêves habités où tu ne sais jamais trop bien où tu es. Mais non ! Il ne rêvait pas ! Ça faisait longtemps d’ailleurs qu'il ne rêvait plus, de toute façon. En plein milieu de cette nuit, sous les étoiles scintillantes, des voix se faisaient entendre. Oh, pas bien sereines, pas bien fortes, et encore un peu lointaines, mais des voix quand même !

— Qu'est-ce qu'on fait, lieutenant ?

— Je n’en sais rien, moi. Ça n'est pas écrit dans le règlement !

— Qu'est-ce qu'on fait lieutenant ? Ils sortent ! Ils sortent des tranchées ! On tire ? On les aurait comme des lapins !

— Sauf que les lapins, ça ne chante pas, qu'il s'est dit, mon Rémy. Alors il s'est mis à chanter, lui aussi. D’une voix forte, puissante, caverneuse. Le même chant, le même tempo, la même mélodie. En français. Debout. Vivant. A côté de Rémy, un ami qui n'avait rien compris à ce qui se passait – il dormait vraiment, lui ! – a repris en chœur ce chant qu'il n'avait pas chanté depuis les bancs de son enfance. Il avait cru à une blague, un réveil un peu trop matinal…

— C'est dingue, des fois, comme ça tient à rien, l'Histoire, que je me suis dit.

Et ça a donné le tour. Un à un, même les plus hésitants, même les plus étourdis. Un à un. On se lève, on monte sur les échelles. On sort. En chœur.

Bizarre, quand même, d'être sur le terrain de nos guerres, et de se rapprocher sur un même air.

— Le réflexe était présent, quand même, m'a glissé Rémy, de mettre sa main sur sa poche comme pour se rassurer : l'arme est là, je peux la sortir au cas où...

Au cas où… Il me racontait ça, la main tremblante sur sa tasse à café. Les armées qui se rejoignent, les mains qui s'empoignent, les photos des femmes restées à la maison qu'on se présente les uns aux autres, les lettres des petites sœurs qu'on essaye de traduire, les dessins de ses propres enfants dont les couleurs ont pâli à force d’être portées sur la poche du cœur.

— Sie haben Kinder ?

— Ja, drei...

— Moi aussi ! Vier, sechs und acht Jahren.

— On ne sait pas bien parler de tout ça, nous, déjà en français... alors imagine en allemand ! qu’il me dit ! Mais j’avais déjà compris. J’avais compris les larmes de ces hommes. Les larmes qui viennent toutes seules, quand on se rend compte que celui sur qui on était censé tirer a la même histoire que nous, sous-titrée en allemand, c’est tout. La même mère, qui prie le même Dieu, pour la même protection. La même fiancée qui attend et qui espère en pleurant.

Il pleurait, mon Rémy. Comme un gosse. Du coup, c'est moi qui l'ai pris dans mes bras.

— Alors, comme on n’avait plus grand-chose à se dire, et qu’on n’avait pas envie de tous chialer, il y en a un qui a sorti un ballon, et on a joué au foot. Contre les Allemands et contre les Anglais. J'ai marqué trois buts, qu'il m'disait, la voix entrecoupée par des sanglots d'émotion. « S’ils ont joué au foot, c’est que c’est vrai ! » ai-je songé en souriant.

J'avais en face de moi le premier Français à être sorti des tranchées. Le premier à avoir entonné le chant de Noël dans ma langue maternelle, le premier à avoir désobéi à l'ordre et à la hiérarchie. J’étais fière. Il avait cherché le soldat allemand sorti des tranchées en premier pour le remercier, il ne l'a jamais trouvé… C’était peut-être un ange, au fond, hein ? Un ange... ça tomberait bien, dis, en ce jour de Noël.

C’était dix heures du matin, mais j’avais l’impression d’avoir déjà vécu tout une journée. L’équipe devait rentrer, repartir en colonne, reprendre sa place, se re-trancher. Mais ce matin-là, ils étaient partis le cœur sans haine.

Je me vois encore, à dix heures et quart, dans le bistrot vide, espérer un miracle pour Noël. Je ne sais pas, moi : la fin de guerre, la fin de cette folie... un miracle, bon Dieu ! Je ne me souviens plus trop comment j’ai tenu le bar durant cette journée, mais toujours est-il qu’en rentrant à la maison, ce soir-là, je me disais qu’on ne pouvait pas fêter Noël comme si rien ne s’était passé. Je voulais un Noël un peu fou. Un Noël en couleurs, un Noël de piment. Assez de fadaises ! Alors voilà ce que j’ai proposé à ma mère qui préparait délicatement la nourriture qui nous restait :

— Ce soir, on invite quelqu’un !

— Qui ?

— Je ne sais pas... le premier qu’on trouvera ! Ce sera notre trésor !

L’idée avait plu à mon petit frère, toujours partant pour ce genre d’aventure. « Une chasse au trésor », tu penses !

« Le premier qu’on croise, on l’invite ! » Bonne idée quand tu habites à Paris, Marseille ou même Strasbourg. Mais quand ton chez-toi c’est Bettesheim, le risque est grand de ne croiser personne durant des heures. En plus il faisait froid ce soir-là, très froid. La première demi-heure, on n’a croisé personne. « Pas un chat », comme on dit chez nous. Et c’était vrai ! Ce soir-là, même les chats ne sortaient pas.

C’est à ce moment-là qu’il est sorti. Lui. Juste celui qu’il ne fallait pas. Celui qui m’avait insultée sur les bancs de l’école. Celui qui m’avait fait « pis que pendre ». Me revenait en mémoire l’épisode où, petite, on avait dû me couper les cheveux, parce que cet « emplâtré » m’avait posé de la résine sur ma chevelure bouclée.

— Ça, je ne te le pardonnerai jamais !!! Je m’entendais encore le dire. Je le disais encore ! Igor, qu’il s’appelait... le fils du menuisier.

« Mais rentre chez toi, Igor ! qu’est-ce que tu fais dans la rue !?! » Voilà la phrase qui m’était passée par le cœur. Comme une flèche. Rapide. Percussive. Parce que les sentiments n’étaient pas guéris. C’est fou ce que ça remonte vite à la surface, un sentiment pas guéri ! On dirait une fusée prête à décoller, une fusée qui attend son heure depuis des années. Et ça part sans t’avertir. Bien sûr, les années avaient passé, mais rien n’y avait fait... Les émotions ont une mémoire que la mémoire ne contrôle pas. Elles gardent bien actives les cicatrices qu’on nous a faites. Comme si elles étaient restées ouvertes...

J’étais encore en plein dans le brouillard de mes ressentis quand je me suis aperçue que mon petit frère – Samuel – était déjà parti à la rencontre d’Igor. Je ne pouvais plus le rattrapper, c’était trop tard ! Il ne me restait qu’à prier qu’Igor refuse l’invitation. Mais, dites-moi, qui a eu cette idée stupide d’inviter la première personne qu’on allait croiser ?!?! Le mal était fait... Igor semblait accepter... avec joie même ! Je savais que c’était juste de l’inviter. Mais parfois, savoir ne suffit pas.

J’avais pleuré d’émotion, le matin même, en écoutant le récit d’ennemis se serrer la main ; je me rendais compte que j’en étais bien loin. Comme si les tranchées de mon propre cœur étaient creusées plus profondément que celles de Verdun.

C’est facile de pleurer en voyant les autres se réconcilier. Cela devient plus délicat lorsque c’est ton histoire que ça touche, ton cœur, ta vie. A ces moments-là, simplement tendre la main, ça demande un effort surhumain.

— Bonsoir, Igor... (Essaye d’être polie !!)

— Bonsoir.

Trois mots... c’était suffisant pour l’instant. Fallait pas trop m’en demander non plus, hein ?! La neige continuait de tomber sur les routes de mon village. Elle crépitait sous nos pas. Une neige lourde de flocons trop humides.

Igor avait accepté ce silence. Il en avait peut-être besoin lui aussi. On est arrivé chez nous. La chaleur de la maison, associée au fumet du festin de Noël, allait faire tomber les dernières barrières qui s’étaient érigées entre Igor et moi durant toutes ces années. Il m’a fallu une bonne demi-heure, quand même, pour que ma colère soit totalement apaisée. Ensuite on a parlé. Je me suis rendu compte qu’il avait changé. Alors on a appris. Appris à se connaître. Appris à se comprendre, à s’écouter. Tout simplement. Son père le battait lourdement quand il était gosse, sans autre explication que juste parce que « c’était comme ça ». Pas d’amour... « Un enfant élevé sans amour, ce n’est pas seulement un enfant élevé sans amour », que je me disais... « c’est un enfant nourri à la haine ! » Ça n’explique pas tout, d’accord... mais ça change quand même pas mal de choses. Ça aide à comprendre. Ça m’aidait à comprendre, en tous les cas.

Je sentais que je tournais la page, que les ressentiments n’étaient plus tapis à la porte de mon cœur.

— Ton père te frappait Igor ? Je ne le savais pas. Je ne l’avais pas imaginé. Je suis désolée.

J’avais envie de le prendre dans les bras.

A la fin de la soirée, comme à l’accoutumée, on a lu le récit de Noël (ça se faisait, à cette époque, dans les chaumières de Bettesheim). Je l’avais déjà entendu des milliers de fois, ce récit. N’empêche, ce soir-là, une phrase m’a frappé le cœur comme si c’était la première fois que je l’entendais. Une phrase toute simple. Cinq mots qui changent tout : « Rien n'est impossible à Dieu » (Luc 1.37).

On s’est quitté sur cette lecture, à la lueur des bougies. Il faisait moins froid qu’en début de soirée... Nos cœurs s’étaient réchauffés.

C’était mon premier Noël de guerre. Mon coeur avait fait la paix.

***

PS. Le jeune Rémy est souvent revenu à l’auberge du village. D’abord pour y boire, ensuite pour me voir. Il est devenu mon mari, juste après la fin de la guerre. Il est mort, il y a treize ans maintenant. Nous avons eu quatre garçons. On a été heureux. Et chaque année, en famille, à Noël, on a fait des « chasses aux trésors », comme on les appelait. Même sous la pluie, même sous la neige. « Le premier qu’on croise, on l’invite ! »

On a connu des Noëls sans argent, des Noëls sans cadeaux… mais jamais de Noël sans trésor !

Joyeux Noël !

Gilles Geiser

Télécharger la version mise en page de ce conte de Noël.

  • Encadré 1:

    « Trêve 1914 », une narration d'Olivier Fasel

    Ce fameux épisode de Noël 1914 suscite de nombreuses narrations. Le pasteur et conteur Olivier Fasel s’y est aussi risqué avec « Trêve 1914 », un récit disponible en vidéo.

    Fasel

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