Scandales sexuels dans les églises baptistes américaines: le rôle des femmes en question

Scandales sexuels dans les églises baptistes américaines: le rôle des femmes en question
(Houston Chronicle / Jon Shapley) icon-info
Gabrielle Desarzens mardi 19 février 2019

Lise Olsen est journaliste au Houston Chronicle, spécialisée notamment dans les affaires de droits humains. Avec deux autres confrères de son titre et du San Antonio Express-News, elle a mis au jour le nouveau scandale pédophile qui concerne les Eglises de la Convention baptiste du Sud aux Etats-Unis. « Comme dans l’Eglise catholique, il n’y a pas de femme dans les instances dirigeantes : cela fait partie du problème », a-t-elle indiqué dimanche 17 février sur RTS La Première.

La plus grande Eglise protestante des Etats-Unis, la Convention baptiste du Sud, qui comprend 47'000 communautés évangéliques, soit 15 millions de membres dans tout le pays, est sous les feux d’un scandale d’abus sexuels de grande envergure. Des journalistes de deux quotidiens texans, le Houston Chronicle et le San Antonio Express-News, ont épinglé près de 400 responsables qui ont déjà fait plus de 700 victimes, la plupart mineures. Journaliste d’investigation, spécialisée notamment dans les affaires de droits humains, Lise Olsen a répondu aux questions de Noriane Rapin et de Gabrielle Desarzens dimanche 17 février dans l’émission Hautes Fréquences de RTS La Première.

Lise Olsen, pourquoi avez-vous commencé à travailler ce sujet des abus sexuels dans les Eglises baptistes américaines ?

Un jeune reporter a trouvé un premier cas ici à la Cour civile de Houston, un cas choquant d’accusation contre un leader de groupe de jeunes très connu dans les Eglises baptistes. Suite à cela, nous avons commencé à chercher dans le registre public des cas de pasteurs et de leaders baptistes jugés pour des crimes sexuels. Nous avons dressé une liste qui, après quelques mois, a compté 500 noms.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées dans votre travail d’investigation ?

Cela nous a pris d’abord énormément de temps pour consulter les archives, puis pour trouver des personnes qui veuillent bien nous accorder des entretiens. Nous avons donc établi d’abord une base de données de 220 personnes condamnées ou accusées formellement d’êtres des agresseurs sexuels. Nous avons eu par la suite des conversations avec des victimes partout au Texas et dans d’autres Etats, des conversations que nous avons aussi filmées. Cela s’est avéré un travail très délicat et très difficile.

Qu’espérez-vous avec la parution de vos différents articles ?

Nous espérons faire entendre les voix des victimes. Parce qu’il y a beaucoup de victimes comme la jeune femme violée par son pasteur à l’âge de 14 ans (ndlr : enceinte suite à ces abus, cette femme a été forcée par les leaders de sa communauté à s’excuser publiquement devant toute son Eglise, tout en taisant le nom du géniteur ; ils ont essayé ensuite de l’obliger à avorter), qui ont essayé de changer l’Eglise, de réformer le système, de réunir des preuves pour dénoncer le problème, mais sans succès. Les responsables de la Convention baptiste du Sud vont réfléchir cette année à ce qu’ils peuvent faire en matière de réformes. On va voir ce qui se passe.

Jusqu’à présent, on a mis les abus sexuels dans les milieux chrétiens sur le dos des prêtres catholiques célibataires. Qu’est-ce que cette affaire en milieu baptiste nous apprend ?

Il y a des choses en commun entre les Eglises baptistes et l’Eglise catholique : il n’y a pas de femmes à leur tête. Les pasteurs ne sont pas célibataires, mais il n’y a pas de femmes parmi eux. Je crois que cela fait partie du problème. En outre, les femmes ne peuvent pas faire partie des groupes qui dirigent les Eglises ou du Congrès de la Convention baptiste. La plupart des victimes sont alors de jeunes femmes.

La Convention baptiste du Sud condamne aussi l’homosexualité. Cette pratique sexuelle est considérée comme un péché. Les garçons victimes d’abus sexuels ne sont alors pas reconnus comme des victimes par cette fédération d’Eglises, car ils incarnent quelque chose que celles-ci considèrent comme le mal par excellence. Si les victimes parlent, elles risquent d’être chassées par leurs parents et par l’Eglise. Dans ces circonstances, elles ne peuvent donc pas parler.

On se souvient de l’affaire Spotlight en 2002 à Boston qui dénonçait les actes de prêtres pédophiles. Est-ce une nouvelle affaire de même ampleur, selon vous ?

On va voir ce qui se passe. En trois jours, plus de 300 personnes nous ont répondu suite à l’appel à témoignages que nous avons fait paraître à la fin de nos articles. Il faut voir… Je ne suis pas prophète !

Quelles sont les réactions à vos articles dans la population américaine ?

Nous avons beaucoup de réactions, beaucoup d’appels de différents médias de presque tous les Etats du Sud. Beaucoup de personnes nous disent que la Convention baptiste du Sud doit changer. Beaucoup nous disent avoir essayé de changer leur propre Eglise avec leur histoire personnelle, avec l’histoire de leur amie ou de leur fils, sans que cela ait eu la moindre incidence. Maintenant, ils ont l’aide de ce que nous avons publié.

Quel est votre regard à vous sur les Eglises, sur les milieux d’Eglises ?

(Elle soupire) Comme journaliste, j’essaie d’investiguer sans mettre mon avis personnel dans ce que j’écris. Les Eglises sont comme les écoles : les agresseurs sexuels ou les pédophiles s’y cachent et cherchent une opportunité d’être proches des enfants et des adolescents. Il faut être vigilant.

Qu’est-ce qui vous a choquée le plus dans votre enquête ?

Les conversations personnelles que j’ai eues dans les prisons du Texas avec les pasteurs, voilà ce qui m’a le plus choquée. Je suis allée parler avec eux, parce que je voulais savoir comment ils essaient de justifier ce qu’ils ont fait. C’était difficile de voir comme ils se considéraient presque comme des dieux ! C’est vraiment ce qui m’a choquée. Être avec les victimes, cela m’a rendue très triste, mais moi comme femme, j’ai connu aussi dans ma vie personnelle et je connais encore d’autres victimes de violences sexuelles. Ça fait partie malheureusement du fait d’être femme. Cela me rend triste, mais cela ne me choque pas.

Comment voyez-vous les semaines qui viennent ?

Des réunions de responsables de la Convention baptiste du Sud doivent avoir lieu dans les jours qui viennent. Ils sont en train de choisir un nouveau président et on va voir s’ils vont choisir quelqu’un qui saura adopter des réformes adéquates. Il y aura aussi un congrès en juin qui réunira beaucoup de membres de ces Eglises. J’imagine que beaucoup de victimes seront présentes.

Qu’est-ce que vous espérez, vous ?

J’espère que notre travail d’investigation aura aidé les victimes, et qu’il leur aura permis de faire entendre leur voix pour prévenir ce genre d’abus.

Propos retranscrits par Gabrielle Desarzens

Photo : Houston Chronicle/Jon Shapley

Les articles sur les agressions sexuelles dans les Eglises de la Convention baptiste du Sud, publiés par le Houston Chronicle et le San Antonio Express-News.

L'interview de Lise Olsen dans Hautes Fréquences sur RTS La Première.

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