« Abusée ? Osez en parler ! »

mercredi 08 mai 2019 icon-comments 1

« Mieux vaut vivre avec des cicatrices qu’avec des plaies ouvertes. » C’est le message qu’Eliane (prénom d’emprunt), 67 ans, livre dans sa cuisine. Abusée enfant par son père, ancien des Assemblées évangéliques de Suisse romande, elle encourage les victimes à parler même si les actes remontent à des dizaines d’années. Pour guérir.

 

C’est en écho au témoignage de Céline que nous avons fait paraître il y a un mois qu’Eliane a pris contact avec nous. « Parce qu’il y a encore des paroles à libérer », dit-elle simplement. Sur la nappe aux gros carrés orange, une tarte aux myrtilles attend. Le café fume. Un cartable à dessins est posé de côté. Elle en sortira tout à l’heure quelques peintures qu’elle a faites. On y voit notamment une femme, comme livrée à des forces du mal. Incapable de se défendre. « Ça s’appelle « angoisse », même les pieds sont tenus, emprisonnés. Vous voyez ? »

Envie de vomir

Enfant, Eliane a été abusée sexuellement par son père, qui était un ancien d’une Assemblée évangélique de Suisse romande (AESR). « J’ai dormi jusqu’à l’âge de 4 ans dans la chambre à coucher de mes parents. Mon père rentrait à midi. Il venait « faire la sieste ». Je me souviens très bien de son sexe sur ma joue, dans ma bouche. De mon envie de vomir. » Et puis elle parle de séjours effectués seule avec lui quand elle avait huit ans, puis douze ans. Et des attouchements et attitudes déviantes répétées pendant ceux-ci. « A l’époque, je n’en ai jamais parlé. Mon père était une figure d’autorité. Et je ne pensais pas, ou ne savais pas que c’était faux. J’ai ensuite comme mis cela dans les oubliettes de ma mémoire. Et c’est revenu en force quand j’avais trente ans ! »

Des années difficiles

Cadette d’une fratrie de cinq frères et soeurs, Eliane a pris la parole dans une émission TV il y a deux ans dans laquelle elle évoquait « une blessure d’enfance ». Suite à ce premier témoignage où l’abus sexuel n’était pourtant pas nommé en tant que tel, elle a eu beaucoup de retours bienfaisants, comme de la part de ses deux sœurs avec lesquelles elle a pu parler de ce qui s’était passé. « C’est important, vous savez, que les frères et sœurs réalisent que vous avez eu des années difficiles… » Et cette femme souriante de citer un séjour en psychiatrie, mais aussi des années avec des pensées suicidaires, de « NON à la vie », comme elle les appelle. « Je ne savais pas nager. Je me suis rendue notamment par deux fois sur les pontons du lac avec l’intention de sauter et de me noyer. Mais à chaque fois, des personnes étaient là et je n’ai pas osé. Plus jeune aussi, vers huit ans, je me souviens de mes envies de me jeter sous le train. »  

Cicatrisation possible

Ses paroles dans l’émission télévisée ont par ailleurs provoqué la réaction de dizaines de femmes qui ont été, comme elle, victimes d’abus. « Elles sont venues me raconter leur vécu. Et j’ai été estomaquée d’entendre par exemple l’histoire de cette femme violée par son grand-père, un fidèle des milieux réformés, avec lequel elle a eu un bébé. Oui, je peux affirmer aujourd’hui sans sourciller qu’il y a des dizaines et des dizaines de fillettes et de femmes qui ont été abusées en Suisse romande dans les milieux d’églises. Et j’aimerais dire aux victimes de ne pas rester seules avec ce vécu. Qu’elles peuvent être aidées. Que des professionnels adéquats peuvent faire en sorte que ces blessures à vif cicatrisent. »

Et Dieu dans tout ça ?

Eliane montre encore de petits modelages en terre qu’elle a façonnés, avec deux personnages, dont l’un symbolise Dieu, qui prend soin d’elle, malgré tout. « C’est pour moi une façon de dire que même quand on n’a plus de mots, Lui nous comprend. C’est ce que je crois. Vous le direz, n’est-ce pas ? » Par courriel, elle enverra enfin ce poème pour compléter sa prise de parole :

Des limites ont été bafouées,

Des frontières dépassées,

Des blessures infectées,

Des culpabilités inoculées...

 

Mais la fidélité de Dieu n’a pas changé

Même mon nom Il le connaît

Il ne m’a pas abandonnée...

Il était là quand ça s’est passé...

 

Pourquoi n’a-t-Il alors pas protégé

L’être sans défense que j’étais ?

C’est un mystère par lequel je suis dépassée.

Mais la confiance en Dieu je veux la garder

 

L’histoire de ma vie

Avec moi, Il la relit,

Il l’habite, la guérit,

A mon rythme, petit à petit. 

(extrait)

Gabrielle Desarzens

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1 réaction

  • Philippe Henchoz mercredi, 08 mai 2019 20:59

    Je lis et j'écoute ce nouveau témoignage saisissant, mais nous rendons-nous seulement compte de ce que cette femme a vécu ?

    D'abord, Je suis tellement triste pour cette femme, une "de plus" mais toutes sont uniques et dignes de la plus haute considération, et pour les centaines (milliers ?) d'autres concernées et impactées par ces abus aussi inexcusables qu'incompréhensibles, pour une part commis hélas parfois aussi dans nos propres milieux évangéliques non sans une certaine complaisance - tolérance.
    Dans ces années, nous avons visiblement filtré les mouches et avalé des chameaux.

    Puis, je me sens concerné, responsabilisé comme jamais, pour que de tels abus ne se reproduisent plus jamais, qu'autant que possible des cadres sûrs soient mis en place, comme des lieux d'écoute et des démarches facilitées pour la dénonciation de l'injustice.
    Nous savons maintenant : de telles ravages existent.
    Ce qui, à mon sens, implique un investissement de nous, les hommes, pour que les filles et les femmes soient complètement reconnues comme nos égales en tout et à tous égards, et lutter dès lors contre toutes les formes de patriarcat qui assumeraient / toléreraient une place secondaire voire négligeable pour elles toutes, dans la famille, dans la société, dans l'Eglise.

    Nous avons là une chance unique. Il en va de la dignité humaine, de la cohérence de l’Évangile que nous professons, et de l'honneur du Dieu dont nous nous réclamons. Passer à côté équivaudraient à les fouler aux pieds.

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